Dumbo de Tim Burton
  • Réalisé par : Tim Burton

  • Bande Originale : Danny Elfman

  • Durée : 1h52 min

  • Sortie en France le : 27 mars 2019

Notre verdict

Critique de Dumbo, le nouveau film enchanteur et attachant de Tim Burton

Parmi les nombreux remake en live-action des films de Disney, le choix d’adapter Dumbo dénote comme une véritable surprise. A l’époque de sa sortie en 1941, Dumbo avait pour objectif de revenir à une forme de simplicité avec des graphismes minimalistes (mais qualitatifs) et une histoire accessible ; en somme, une forme de narration d’apparence diamétralement opposée à celle de Tim Burton, réalisateur de cette adaptation, plutôt reconnu pour être un auteur mélancolique et gothique, inspiré par le cinéma impressionniste. C’est oublier sa maîtrise parfaite de l’univers du cirque et de ses parias, qui donnent un terreau fertile au cinéaste. Il marque ainsi Dumbo de sa patte d’artiste unique, pour le hisser parmi les plus belles adaptations de la firme. On vous explique pourquoi vous ne devez manquer sous aucun prétexte votre (nouvelle) rencontre avec l’éléphanteau volant.

Disney et Tim Burton, une alliance naturelle

En 1939, Kay Kamen est à la tête du merchandising chez Disney. C’était lui qui était en charge de promouvoir Mickey Mouse et ses nombreux produits dérivés – dont la fameuse montre produite par Ingersoll-Waterbury, avec le succès que l’on connaît aujourd’hui. Si les origines de l’histoire de Dumbo ne sont pas très claires, on sait qu’il  a néanmoins permis l’achat de la licence avec l’éditeur original en juin 1939. Les Studios Disney étaient à cette période à une étape charnière de leur histoire et devaient trouver le moyens de composer les pertes importantes de Pinocchio et Fantasia : la production du Dragon Récalcitrant et de Dumbo est alors lancée, avec des intentions plus modestes que les précédentes productions du studio. Malgré sa durée courte (il ne dure que 64 minutes), l’histoire de l’éléphanteau volant a touché son public et a été l’une des préférées de Walt lui-même.

Dans sa volonté de revisiter ses propres classiques, Disney a lancé depuis 2010 une vague de remakes en live-action. Le ballet avait été ouvert par Tim Burton et sa réinterprétation d’Alice au Pays des Merveilles et de nombreuses autres adaptations y sont passées par la suite. Si l’on peut se questionner sur leur intérêt, on ne peut pas nier la grande qualité mis en oeuvre. On peut ranger ces films dans deux catégories bien distinctes : d’un côté, les adaptations fidèles à l’original, parfois même plan par plan, dans laquelle nous retrouvons Cendrillon, Le Livre de la Jungle et La Belle et la Bête ; de l’autre côté, les adaptations qui prennent de franches libertés et qui s’éloignent du matériau d’origine (parfois au risque de ne plus être que l’ombre d’elles-mêmes) parmi laquelle nous avons entre autres MaléfiquePeter et Elliott le Dragon et le diptyque consacré à Alice au Pays des Merveilles. Dumbo tombe dans cette catégorie… avec un petit mais : le film suit le dessin animé original dans sa première partie et finit par s’en affranchir pour proposer une extension de l’histoire et la recontextualiser à l’aide d’un propos plus moderne.

Dumbo de Tim Burton

Un retour au source libérateur pour Tim Burton

L’annonce de la nouvelle collaboration entre Disney et Tim Burton était une excellente surprise. Dans Big Fish, le réalisateur avait signé l’un de ses plus grands films, déjà basé sur l’univers du cirque et des personnalités qui y vivent. Disney avait ainsi la certitude de confier les rênes de Dumbo à un cinéaste qui connait parfaitement son sujet et qui dispose de la sensibilité pour ramener cette histoire à la vie. Burton est également un habitué de la maison de Mickey, ayant collaboré plusieurs fois avec eux et ayant commencé sa carrière chez eux en 1979. A cette époque, le cinéaste arrive en pleine période de crise, le studio étant divisé entre les vétérans qui suivaient les traces de Walt et les nouveaux qui avaient alors toutes les difficultés pour se faire accepter. En somme, la tradition se confrontait avec les envies de modernité que tentaient d’insuffler les plus jeunes. Les visions gothiques et décalées de Tim Burton l’ont souvent entraîné à être mis de côté par Disney qui n’assumait pas la nature de ses créations. Las, il quitte le studio en 1984 après un énième coup bas, cette fois à cause du retrait de son court-métrage Frankenweenie qui devait être diffusé en première partie de la réédition de Pinocchio.

Avec son parcours atypique au sein de Disney, à base de « je t’aime, moi non plus », l’histoire de Dumbo revêt un caractère particulièrement personnel pour Tim Burton. Toujours marginalisé et incompris, il est attiré par le bizarre et ceux que l’on pense méchants, qui vivent en dehors du système car mis de côté à cause de leurs différences. Il joue avec les apparences et modèle son univers personnel pour éviter les représentations binaires du grotesque et c’est peut-être là où réside son génie. Dumbo est dès lors un terreau fertile pour lui et le film témoin de sa carrière de réalisateur. Il est facile de s’imaginer Burton à la place du petit éléphant : d’abord rejeté pour ses différences (on pense à Taram et le Chaudron Magique, à l’Etrange Noël de Monsieur Jack sorti sous Touchstone car il n’entrait pas dans la ligne éditoriale de Disney), il se retrouve à devoir faire des cabrioles pour attirer la sympathie (sa version de La Planète des Singes vient alors en tête, Charlie et la Chocolaterie, Alice aux Pays des Merveilles aussi puisque peu personnel) pour finalement s’émanciper et être accepté parmi ses pairs (le fin de Dumbo). Cette adaptation live est en réalité une parabole vertigineuse de 75 ans de cinéma, avec une mise en abîme profonde de sa propre carrière. La conclusion libératrice du film sonne comme une victoire personnelle pour lui, qui finalement accepte ses différences comme tant d’atouts, pour arriver à vivre parmi les siens.

Nico Parker et Finley Hobbins dans Dumbo

Un pamphlet pour un retour à la nature

Tim Burton retrouve ainsi son univers fétiche du cirque et met en scène des personnages bizarres, vivant en marge de la société. Ces parias sont ainsi tous des marginaux, avec des fêlures qui les entraînent à la course de diverses chimères (n’oublions pas que le réalisateur le fait lui aussi !). Il confie les rôles à ses acteurs fétiches, comme un artiste obsessionnel qui cherche à dépeindre le même personnage et ses nombreuses variations.

On retrouve ainsi Danny DeVito et pour la troisième fois dans sa collaboration avec lui, il revêt à nouveau les habits de Monsieur Loyal (le Pingouin de Batman : Le Défi était à la tête du Gang du Cirque du Triangle Rouge). Son personnage est le plus réussi de tous car il passe par différentes émotions et condamne notre société qui déshumanise : alors que son caractère est trempé au début du film, il ne sert plus que de faire-valoir en arrivant à Dreamland, broyé par la politique et l’économie qu’il ne comprend pas. Il porte la responsabilité de faire vivre sa petite troupe, malmené par les soucis économiques, quand finalement ses inquiétudes matérielles semblent disparaître. On quitte alors le vrai, l’humain, puis la manipulation prend le relais. La politique serait-elle ce qui fait et défait l’humanité ? Tim Burton nous pose la question…

Celui qui manipule Max Medici n’est autre que V. A. Vandevere, interprété par Michael Keaton. Oui, Tim Burton nous recrée le duel du Pingouin face à Batman, dans des rôles cette fois inversés. Si Vandevere est l’antagoniste du film, ce n’est pas un méchant au sens strict du terme. Ses idées sont vides, il n’a pas d’autres ambitions que celle du toujours plus et toujours mieux. C’est un personnage né du système capitaliste, un empereur de pacotille qui s’assoit sur un trône irréel. Avide de contrôle, il dirige un spectacle calibré, certes éblouissant, mais où l’imprévu n’a aucune place -et de ce fait, sans surprise. Tim Burton montre à quel point le dirigisme stérilise la création et l’art.

Dumbo, contre toute attente, est un pamphlet extrêmement malin. Il prône un retour aux valeurs humanistes : la collaboration ensemble et le franc-parler pour un retour à la simplicité hors tout apparat qui nous jette un voile aux yeux.

Comme le film d’origine, Dumbo est divisé en chapitres clairement identifiés. Si le premier a été raccourci, c’est pour étayer davantage les obsessions de Tim Burton. On distingue trois temps : la recherche des chimères, la corruption de la société et finalement le retour à la nature. La liberté de ton est étonnante, car même à certains égards, le modèle de Disneyland est remis en question (ou serait-ce une remise en question de Tim Burton lui-même ?).

On pourrait facilement se laisser happer par la fausse naïveté de Dumbo, ne voir rien de plus que l’histoire d’un éléphant qui vole, mais ce serait passer à côté du sel de cette adaptation audacieuse… qui parvient même à rendre hommage au dessin animé ! De la référence appuyée au clin d’œil subtil, Tim Burton ressent un profond respect pour le film original. Si l’on a perdu en émotion, la profondeur du message est surprenante et inattendue. Cette version 2019 réalise un vrai numéro d’équilibriste entre le ton naïf et la critique féroce. Plus qu’un Disney, il s’agit d’un vrai bon film de Tim Burton sur la fougue créatrice, la marginalisation et les paradoxes de la société moderne.

Michael Keaton et Colin Farrel dans Dumbo de Tim Burton

Alors, on recommande Dumbo de Tim Burton ?

Avec un grand oui ! Le film est étonnant, avec un propos plus profond que le modèle original. Il va plus loin, propose une réinterprétation extrêmement personnelle pour Tim Burton, qui se retrouve dans l’éléphanteau. Si l’on perd en émotion, on gagne le pouvoir d’évocation et un message humaniste que l’on a rarement vu dans un Disney. C’est la relecture la plus intelligente et la plus gratifiante qu’Hollywood ait offerte jusqu’à ce jour.

Notre verdict

On a aimé

  • Danny DeVito et Michael Keaton en contre-emploi

  • Les clins d’œil et les rappels du film de 1941

  • Dumbo, touchant et très mignon

  • La liberté de ton du film qui l’éloigne du modèle original

  • L’évocation de la destruction face à la création

On n’a pas aimé

  • Un certain manque d’émotion

  • Charlotte Marchant (Eva Green) aurait pu être plus exploitée